dimanche 18 septembre 2016

CINEMA DE MINUIT - LE NAUFRAGE DU COMMANDANT CLOUZOT...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 20, sur F3 : La Prisonnière (1968), de Henri-Georges Clouzot...


 Il y a des cinéastes pour qui la liberté absolue de création est un traquenard . Là où ils aimaient jouer avec la censure, avec l'interdit, l'ouverture totale du coffre à jouets les réduit à projeter banalement leurs fantasmes.
Ce film en est un exemple terrifiant. L'érotisme, et disons-le, un érotisme pervers, a toujours joué un rôle important chez Clouzot : qu'on se souvienne de Simone Renant et Charles Dullin reluquant Suzy Delair en porte-jarretelles dans Quai des Orfèvres, de Véra Clouzot passant la serpillère dans Le Salaire de la Peur, ou de Bardot dans La Vérité. Mais toutes ces apparitions étaient les épices de plats autrement plus consistants. Ici, on a l'impression de voir le défouloir hormonal d'un vieux cochon coincé.
Clouzot n'avait pas sorti de long métrage depuis La Vérité , en 1960, et avait été meurtri , et abîmé, par la cauchemar du tournage inachevé de l'Enfer, avec Romy Schneider et Serge Reggiani...


Les obsessions sexuelles du cinéaste, sa santé déclinante, et sa solitude depuis la mort de Véra, avaient déjà miné l'inventivité de l'auteur du Corbeau. 
La révolution culturelle, sexuelle des années 60 n'arrangera. Il troquera la jalousie, gimmick de L'Enfer , pour celui de la perversité. Mais son film a le défaut que rencontrent tous les auteurs qui veulent intellectualiser le sexe : le défaut de rendre le sexe chiant.
Ce n'est , hélas, pas un hasard, si c'est un artiste moderne, (Laurent Terzieff), qui s'amuse à photographier des femmes dans des poses humiliantes. Clouzot mêle à son obsession son attrait d'alors pour les artistes (Vasarely, Yvaral), ce qui contribue encore à dater le film. Le fait que sa victime consentante (Elisabeth Wiener), soit une bourgoise mariée au directeur d'une galerie d'art ( Bernard Fresson) , accentue encore le côté mélo coquin pompidolien.
Les expérimentations visuelles, nombreuses, ne font, hélas, que camoufler la vacuité de l'ensemble. 
Pis , les atouts permanents, même dans ses films les plus faibles, du réalisateur n'apparaissent pas : les dialogues sont secs , ou prétentieux, et surtout, surtout, la distribution manque de pertinence. . Terzieff et  Fresson , malgré leur talent, paraissent bien falots par rapport aux cadors d'antan. Ce qui est d'autant plus rageant, que, pour des rôles quasiment de figuration, Clouzot fait appel à des acteurs autrement solides ! (Piccoli, Vanel, André Luguet, Dany Carrel, Claude Pieplu, et même Dario Moreno !). Et la belle Elisabeth, qui fera ensuite une bien belle carrière de chanteuse, est juste décorative. Mais ne jetons pas la pierre aux acteurs, qui ont des personnages quasi indéfendables. La vérité (hé hé !), c'est que nous nous trouvons en face d'un cinéaste qui n'a plus de jus, de quelqu'un qui a dominé le cinéma français pendant vingt-cinq ans, qui a tout donné, et qui s'est arrêté trop tard.
Pour moi qui admire Clouzot, revoir ce Clouzot-là , le dernier, est toujours un calvaire.

Le sado-masochisme, encore une fois, méritait mieux que ce pensum. 

A plus !

Fred.

Photos du film :








dimanche 11 septembre 2016

CINEMA DE MINUIT - L'ESPION QUI VENAIT DE L'ASILE...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 00 H 20 , sur F3 : Les Espions (1957), de Henri-Georges Clouzot...


Les grands films de Clouzot ont tous leur nom dans l'Histoire du Cinéma, souvent évoqués, souvent cités..
Tous sauf un : celui-ci , qui est le chef d'oeuvre injustement méconnu de Clouzot.
Il est encore difficile aujourd'hui de comprendre ce qui a mené le cinéaste à cet étrange huis-clos en asile psychiatrique.
D'autant que le cinéaste de la noirceur et du désespoir semblait avoir découvert l'amour du beau, et de la couleur,  en filmant un peintre au travail (et quel peintre !) dans Le Mystère Picasso...


Mais ce documentaire fut un échec commercial. Clouzot décida alors de renouer avec le public, et de frapper un grand coup avec ce qu'il voulait être une tragédie noire de l'ère atomique, selon ses propres termes.
En 1957, la guerre froide bat son plein. Ces nouveaux combattants, à la fois gentils (les nôtres) et méchants (les autres), que sont les espions, font leur apparition dans les journaux, et dans les romans de Ian Fleming ou de Graham Greene. Le cinéma , lui, ne sait pas trop encore comment appréhender ces héros d'un type nouveau. Les années 60 verront la Boîte de Pandore s'ouvrir...
Pour Clouzot, un monde d'espions, c'est un monde de secrets, un monde d'observateurs et d'observés, et, donc, évidemment, un monde paranoïaque.
D'où l'idée d'adapter un tout petit roman hongrois pour en faire une vaste métaphore de notre monde devenu fou.
Le docteur Mélic, directeur d'un asile psychiatrique à la dérive qui ne compte plus que deux clients, accepte , à la demande d'un officier anglais, d'accueillir, dans le plus grand secret, un espion. Aussitôt, du jour au lendemain, son établissement se retrouve envahi de personnages louches. Mélic va se retrouver au centre d'un jeu qui le dépasse...
Là où Les Diaboliques limitait le huis cos à trois personnages, Les Espions joue sur le foisonnement, l'invasion, le grouillement. Pour marquer l'incompréhension, la barrière de la langue et le danger de l'étranger, Clouzot, pour la première fois, ouvre sa distribution à l'international, avec des acteurs atypiques : l'allemand O.E.Hasse, spécialiste outre-rhin des films de guerre, Curd Jurgens,  l'américain Sam Jaffe, pilier du film noir, et bien sûr, le plus cosmopolite des acteurs, Peter Ustinov.


Ces agents trop curieux harcèlent sans pitié le pauvre docteur Mélic, joué de façon très sobre par Gérard Séty.

Ce fut une idée très originale de confier le rôle principal du film, très effacé, très victime, à un artiste célèbre à l'époque pour son numéro de transformiste. Le symbole est évident.


Je parlais de foisonnement, je n'exagère pas, la distribution du film étant la plus dense d'une oeuvre de Clouzot. On retrouve les fidèles ( Louis Seigner, Pierre Larquey, Jean Brochard), madame Véra, encore peu gâtée dans le rôle d'une muette (son dernier !) , mais aussi toutes une galerie de gueules , connues ou non, accentuant la dimension inquiétante du film : Gabrielle Dorziat, Daniel Emilfork, Clément Harari, Martita Hunt, Sacha Pitoëff, et même des figurants ayant pour nom Robert Dalban ou Jacques Dufilho !
Le tout au service d'un film étouffant, qui a déconcerté le public et la critique.
Henri Jeanson ouvrit le feu dans le Canard Enchaîné : Clouzot a fait Kafka dans sa culotte.
A quelques exceptions près, l'accueil fut tout aussi glacial, et le film, un désastre commercial.
Il est vrai que Clouzot, au fil du tournage, se rapprochait de plus en plus du caractère distancié, ironique de l'auteur de la Métamorphose (certaines scènes sont très drôles), s'éloignant de la dimension tragique souhaitée.
C'est cette instabilité permanente qui, pour moi, fait la grandeur du film. Et qui a décontenancé tout le monde.
Une dernière chose : la scène finale, que je vous laisse découvrir, est un des moments les plus glaçants que j'aie pu voir au cinéma.
Bonne séance !

PS : ayant compris que le film était plus décalé qu'il ne l'escomptait, le réalisateur confia la conception des affiches... au jeune Siné ! Big Up, Bob !

 A plus !

Fred .

Sources :
Cinéma Français, l'Âge d'Or, Collectif, Editions Atlas, 2005 .
Lettre au Docteur Malic, article d'Henry Colonne, in Positif N°27, Février 1958.
Les Espions, Juste en faire trop, article de Vincent Casanova, in Positif n°579, Mai 2009.




lundi 5 septembre 2016

CINEMA DE MINUIT - DU SANG DANS L'ENCRIER...

Bonjour les amis !

Hier soir, à 00 H 15 sur F3 : Les Diaboliques (1955), d'Henri-Georges Clouzot...

 Que dire, encore aujourd'hui, du film le plus célèbre de son auteur ? Que dire, sans en gâcher la découverte à ceux, qui, heureux mortels, ne l'ont PAS encore vu ?
Qu'il s'agit, peut-être, ici, du seul film à suspense pouvant faire jeu égal avec les plus grandes réussites de Sir Alfred Hitchcock. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si ce dernier, qui s'était fait griller la politesse par Clouzot sur les droits de cette nouvelle de Boileau et Narcejac, adaptera une autre de leurs oeuvres pour en faire son fameux Vertigo.
Il fallait un certain sang froid et un mauvais esprit certain pour situer l'action de ce polar noir, si noir ... dans une école, et pour faire de son personnel une succession d'êtres vils, froids, ou bêtes.


Paul Meurisse campe un directeur odieux , qui fait des économies sur le dos des élèves qu'il martyrise. Economies d'autant plus injustifiées que l'argent est , en fait, celui de sa femme, jouée par Véra Clouzot .


Femme qu'il trompe, au vu et au su de tous, avec l'institutrice jouée par Simone Signoret.


Humiliées, les deux femmes se rapprochent et décident de tuer le salaud...

Exercice de style de haut vol, le film est également du Clouzot pur sucre, les personnages étant mus par la cruauté, la haine, la perversion ou la bêtise.

A l'instar de Louis Jouvet dans Quai des Orfèvres, l'inspecteur joué par Charles Vanel se contente, distant et blasé, de compter les points de ce sinistre règlement de comptes.

Comme à son habitude, le réalisateur bétonne sa distribution avec ses briscards fétiches : Larquey, Brochard, Roquevert, et aussi deux petits jeunes, promis à une longue carrière : Michel Serrault et Jean Lefebvre.Tous campant des imbéciles ou des médiocres.

Mais le film est également un bijou de virtuosité visuelle, notamment dans sa dernière partie, se déroulant de nuit, dans la pension déserte, et où l'auteur réaffirme son amour des lumières contrastées et angoissantes.

Les chipoteurs considèrent encore aujourd'hui que , malgré ses qualités évidentes, les film est plombé par le jeu (mauvais) de Véra Clouzot. Paul Meurisse, dans ses mémoires, n'épargne pas la néophyte, et reproche même au réalisateur d'avoir saboté la lumière de Signoret pour mettre en valeur Madame.

Nous ne saurons jamais si une actrice plus valeureuse aurait porté le film plus haut. Mais, à l'arrivée, encore une fois, Clouzot, par la solidité de son dispositif , son efficacité, fait oublier la manque d'incarnation du maillon faible du trio.

Un film à voir, à revoir, et, comme le disait le panneau final :

A plus !

Fred.



lundi 29 août 2016

CINEMA DE MINUIT - TNT HAUTE DEFINITION...

Bonjour les amis !

Hier soir, à 00 H 20, sur F3 : Le Salaire de la Peur (1953), d'Henri-Georges Clouzot...


 Voici le film le plus célèbre, le plus populaire de son auteur. Le seul film à avoir remporté, la même année, la Palme d'Or à Cannes et l'Ours d'Or à Berlin . Doublé bien mérité. Comment un cinéaste d'atmosphère comme Clouzot, qui s'était perdu dans Miquette et sa mère, adaptation de Feydeau bien éloignée de son tempérament, a-t-il pu signer ce qui reste aujourd'hui comme un des mètres étalon du film d' action et de suspense ? Cela reste un mystère.
La rencontre avec sa seconde femme , Véra, a sans doute joué un rôle important.


Clouzot va tomber amoureux de la femme et de son pays, le Brésil. D'où le désir de tourner une aventure exotique en Amérique Latine. Mais les exigences du cinéaste vont mal s'accorder avec les réalités brésiliennes.
Qu'à cela ne tienne, son Amérique du Sud, Clouzot va la reconstituer... dans le Sud de la France (Gard, Camargue...) ! Et le résultat est bluffant !
Le roman d'origine est signé Georges Arnaud, et son idée de base est géniale : pour éteindre un incendie à l'autre bout du pays, une compagnie pétrolière engage quatre mercenaires pour transporter deux camions de nitroglycérine. Problème : la nitro, ça pète au moindre choc.
Le film est donc une vaste équipée, qui permet une nouvelle fois à Clouzot de montrer une humanité cynique et désespérée : la Compagnie n'hésite pas à envoyer des paûmés à la mort, et les paûmés en question ne sont guère attachants . Loin du voyage initiatique , le trajet sera l'occasion de faire tomber les masques et de montrer les aspects les plus noirs de chaque conducteur.
Le personnage le plus emblématique est monsieur Jo.


Matamore, faux caïd , Jo apparaîtra peu à peu comme ce qu'il est : un incapable, un fainéant, et un authentique couard. Ce rôle , refusé par Gabin, permettra à l'immense Charles Vanel de relancer sa carrière.
Le film permit également à Yves Montand de devenir ENFIN un acteur...


Chanteur extrêmement populaire , Montand ne parvenait pas à se remettre de ses débuts catastrophiques au cinéma, dans Etoile sans Lumière, aux côtés d'Edith Piaf, et surtout Les Portes de la Nuit, de Prévert et Carné , en 1946, où il apparut faux et emprunté...


Est-ce la rencontre avec Simone Signoret ou la tyrannie coutumière de Clouzot ? Le dadais maladroit laisse ici la place à un mâle de chez mâle, physique, animal, qui ne songe qu'à partir du désert pour épouser celle qui l'aime, incarnée par... Véra Clouzot.


Et nous en arrivons à l'épineux dossier Véra Clouzot, qui nous occupera pendant quelques chroniques de ce cycle. La belle n'était pas, mais alors pas du tout comédienne. Son mari, érotomane, tiendra cependant à ce qu'elle incarne ses propres fantasmes sur grand écran. Ici, elle est érotisée au maximum, et la scène où elle embrasse la main de son homme en même temps qu'elle lave par terre, est à la fois très audacieuse pour l'époque, et , en même temps assez dérangeante, l'actrice (?) n'assumant pas, n'incarnant pas vraiment ce moment hot. Les interprétations de Véra ne mettront jamais vraiment en péril la mécanique savamment huilée du réalisateur, mais ce malaise persistera, malgré tout, dans les films suivants. Nous y reviendrons. Ici, du reste, Véra apparaît assez peu.
Les deux autres chauffeurs méritent d'être salués, tant leur composition est également remarquable.


Folco Lulli, second rôle très demandé du cinéma italien, tient ici son rôle le plus célèbre, de même que l'allemand Peter Van Eyck, qui a le privilège de prononcer la réplique la plus célèbre du film, tout en se rasant : Si je dois faire un macchabée, que je fasse au moins un macchabée présentable"...

André Bazin écrivit que le film était la fusion parfaite des leçons du néoréalisme italien et du cinéma hollywoodien.
Hollywood, où le film est célèbre, ne s'y trompera pas : William Friedkin signera, en 1977, un remake du film, Sorcerer, qui, chose rare, est également un excellent film.


A plus !

Fred.




dimanche 21 août 2016

CINEMA DE MINUIT - MAUDIT OISEAU...

Bonjour les amis !

Ce soir, à 23 H 40 (Fichtre !) , sur France 3 : Le Corbeau (1943) d'Henri-Georges Clouzot...


 Rarement film aura porté en lui une telle charge sulfureuse et suscité tant de commentaires contradictoires .
Le Corbeau est-il un chef d'oeuvre ou une monstruosité ? Le débat, qu'on croyait clos, continue pourtant chez les historiens, du cinéma ou non.
En fait,pour moi,  tout est une question de contexte. Autant ; lorsque je présente des Films Patrimoine en salle, je m'attache à resituer le film dans son époque, autant je considère que , pour apprécier Le Corbeau, il faut, impérativement , le sortir de son contexte.
Qu'avons-nous à la base ? L'adaptation romancée d'un fait divers authentique, survenu dans les années 20,  à Tulle , eh oui, qui fut inondée pendant des mois par des dizaines de lettres anonymes signées du même auteur, créant un climat de psychose dans la ville.
Clouzot et son scénariste Louis Chavance décidèrent de faire de l'anecdote un tableau de la vie provinciale. Mais un tableau à la Clouzot, un tableau cruel, désespéré, méchant, où les victimes du corbeau sont presque toutes aussi antipathiques que lui. Dans cette ville , tout le monde est éclopé, physiquement ou moralement : le docteur Germain (Pierre Fresnay), accusé d'être un avorteur, est un homme froid, distant et cynique. Celle qui l'aime, (Ginette Leclerc), a un pied bot , et sa soeur est une adolescente nymphomane. Les notables sont poisseux . Tout le monde ment, ou tout le monde se tait. L'atmosphère est détestable, et la découverte du coupable ne changera en fin de compte pas grand'chose à la misère locale.
Dialogue à couper au couteau , mise en scène précise et tendue, nous sommes ici dans ce que beaucoup considèrent comme un des plus grands films français, et le plus beau film tourné sous l'Occupation.
L'Occupation. Nous y voilà.
Car si on remet le film dans le contexte de son époque, le trouble revient.
1943 est l'année charnière, l'année la plus dure. La Zone Libre a disparu, les Allemands sont partout, et Vichy apparaît de plus en plus comme une simple courroie de transmission de l'horreur occupante. L'esprit de résistance commence à gagner , et à apparaître aux yeux des perspicaces... même au cinéma.
Un film va cristalliser ce sentiment : Pontcarral, général d'Empire, de Jean Delannoy, avec Pierre Blanchard...


Cette épopée napoléonienne, bien oubliée, connut un succès surprenant, car, selon les contemporains, elle permettait au spectateur de s'inscrire dans un sentiment national, de vivre le patriotisme par procuration, sans crainte d'être arrêté. Les spectateurs, à la fin du film, applaudissaient la France en même temps que Pontcarral.
Tout le contraire du Corbeau, portrait à charge de nos compatriotes. La presse clandestine s'empara du film , en dénonçant le caractère défaitiste, prétendant même que le film était exploité en Allemagne sous le titre Une Petite Ville Française. C'était faux. Circonstance aggravante : le film était produit par la Continental, la fameuse firme allemande installée en France. Il s'agissait donc, aux yeux des résistants, d'une authentique oeuvre de propagande pro-nazie.
Un critique communiste ira même jusqu'à écrire, en 1947 : "Sous la plume du corbeau, je devine l'Aigle Hitlérien !"
Autant vous dire que le film prendra cher à la Libération : interdit pendant deux ans , il verra son réalisateur interdit d'exercer son métier à vie (l'amnistie viendra en 1947), et son acteur principal , Pierre Fresnay, passer six semaines en prison...

C'est le moment de préciser que Fresnay fait ici une de ses plus grandes compositions , loin de ses jeunes premiers fades des années 30 ( Marius !). Froid, antipathique, mystérieux, le docteur Germain, en enquêteur, est un anti-héros, impuissant car étranger à une communauté malade et silencieuse.
Encore une fois, il serait trop long de citer toute la distribution, sinon que Ginette Leclerc, en amoureuse transie, boîteuse, malheureuse et aigrie, trouve le deuxième rôle (courageux !) de sa vie, après La Femme du Boulanger.  Remarquons Pierre Larquey, Louis Seigner, Jean Brochard, Roger Blin, Sylvie, Pierre Bertin...

... Ou encore Héléna Manson...


... Qui trouve ici son rôle le plus fameux dans le rôle d'une infirmière sèche et asociale : sa traque dans les rues de la ville par la population  est un des plus beaux moments de ce bijou.

Et moi, alors, qu'est-ce que j'en pense, de la polémique autour du Corbeau ?

Eh bien, tout dépend de la conception que l'on a de la notion d'Intelligence avec l'Ennemi...

Pour moi, à mon avis, un spectateur de l'époque qui allait voir le Corbeau n'en ressortait pas regonflé à bloc, motivé, désireux de se battre , ou même de bonne humeur. Il en ressortait déprimé, choqué, défiant envers l'être humain, peu soucieux de son prochain. Seul au monde.
Et ça, en 1943, ce n'était pas anodin, quoiqu'on en dise.

Il n'en est plus de même aujourd'hui. Et je vous encourage vivement à ne surtout, surtout pas manquer cette nouvelle diffusion de ce très, très grand classique.

A plus !

Fred.

 

mercredi 10 août 2016

CINEMA DE MINUIT - INSPECTONS CLOUZOT...

Bonjour les amis !

Dimanche prochain, à 00 H 25 : Quai des Orfèvres (1947), de Henri-Georges Clouzot...

 La récente restauration de la quasi-intégralité de ses oeuvres est sans doute la raison de cet important cycle consacré à l'un des plus grands , des plus célèbres , mais aussi un des plus controversés parmi les cinéastes français : Henri-Georges Clouzot.


 L'approche non-chronologique du cycle va m'obliger à faire du saute-mouton entre les époques, ce qui est un peu regrettable, mais je vais tâcher, malgré tout, d'être clair.

Pour le film qui nous occupe , nous sommes en 1947. Cette année marque le retour de Clouzot derrière une caméra. Un Clouzot qui revient de loin. Suite au scandale provoqué par Le Corbeau , (qui sera diffusé la semaine prochaine, et sur lequel je reviendrai plus précisément), Clouzot , à la Libération, s'il échappe à la prison, se voit frappé d'une interdiction professionnelle à vie ! 
Mais le soutien acharné de quelques défenseurs (Jeanson, Becker, Pierre Bost), ainsi qu'une volonté gouvernementale de faire table rase, par une amnistie quasi-générale de tous les artisans de cinéma condamnés pour collaboration, permet au cinéaste de lancer un nouveau projet.
Ce projet, ce sera l'adaptation d'un roman policier de Steeman. Une vieille connaissance, Clouzot ayant déjà adapté Le Dernier des Six pour Georges Lacombe,  et L'Assassin habite au 21 pour son premier passage derrière la caméra.
Mais cette fois, l'adaptation sera vraiment très... libre, puisque le cinéaste et son scénariste Jean Ferry avoueront avoir écrit le film... de mémoire ! Ce qui inspirera à Steeman la fameuse remarque : " J'ai toujours eu envie de tirer des romans des films que Clouzot tirait de mes romans..."
En fait, le film ne conserve du livre que le motif de Noël, le peintre jaloux, devenu d'ailleurs un pianiste à l'écran . Pour le reste, c'est du Clouzot pur sucre : noir, désespéré, grinçant, sordide. Et magnifiquement exécuté.
Tout le film n'est qu'une enquête poisseuse dans un univers poisseux : une jeune chanteuse de music-hall, peu farouche (Suzy Delair), fréquente un vieux dégoûtant (Charles Dullin), qui lui fait miroiter des débuts au cinéma... Elle se laisse faire, au grand dame de son mari Noël ( Bernard Blier), et de son amie photographe ( Simone Renant) , visiblement amoureux d'elle. Evidemment, le vieux est tué. L'inspecteur Antoine ( Louis Jouvet), enquête.
Quoique l'on pense du regard que porte le cinéaste sur ses personnages, peu reluisants, l'on ne peut qu'être ébahi par l'excellence de la mise en scène , à tous les niveaux : tous les plans sont d'une rare beauté ( Clouzot et son décorateur Max Douy établissent des dizaines de story-boards, la lumière en noir et blanc d'Armand Thirard est l'objet d'un soin permanent), l'atmosphère est étouffante, et la direction d'acteurs  infaillible.


Louis Jouvet, épuisé par les années d'exil vécues pendant l'Occupation, donne aussi toute sa propre fatigue, sa propre lassitude , à son personnage de flic revenu de tout, et qui n'accorde son affection qu'à un petit mulâtre ramené des colonies...

Le film voit aussi le triomphe de la sensualité agressive, de la vulgarité flamboyante de Suzy Delair, dont la chanson Avec son Tralala assurera le succès du film...


Ce fut un magnifique cadeau de rupture, le couple Clouzot-Delair finissant alors de se déchirer...

En acceptant le rôle de la photographe, ambigüe et malheureuse, Simone Renant trouvait le rôle de sa vie. Condamnée pour presque toute sa carrière aux mélodrames etherés et aux Boulevards de second choix, elle sera pour toujours l'image de l'amour (alors) honteux.


Bernard Blier, imposé par Jouvet, n'aura pas la vie douce sur le tournage , Clouzot lui assénant entre autres une gifle mémorable ! Mais le résultat est là, et le film, de l'aveu même de l'acteur, fait entrer celui-ci dans la cour des grands. Il n'en sortira plus .

Comme toujours, Clouzot bétonne sa distribution, et il serait trop long d'énumérer les seconds rôles / machines de guerre ( Larquey, Bussières...) , qui émaillent son film et à qui il confie, parfois, une ou deux répliques cinglantes.
Car, outre son talent de metteur en scène, Clouzot était également un prodigieux dialoguiste, ce que l'on oublie trop souvent de rappeler.

A sa sortie, le film est un succès. Si communistes et catholiques , qui n'ont pas oublié Le Corbeau, hurlent au cynisme et à la noirceur ( Zola, ce n'est pas Céline, monsieur Clouzot !), la plupart des critiques reconnaissent de bonne grâce l'excellence de l'exercice de style;
Le film remporte d'ailleurs le Grand Prix de la Biennale de Venise.

Clouzot est bel et bien sorti du purgatoire...

Un véritable classique, à voir, à revoir, encore et encore...

A plus !

Fred.